Fatou et Badara, ambassadeurs culturels 2.0

Par Daphné Honigman

Aujourd'hui, nous avons rendez-vous à l'impressionnant espace de co-working We Work dans le 9ème arrondissement, pour y rencontrer Fatou Ndiaye et Badara Ndiaye, ambassadeurs de Panafrican Stories, dont nous vous racontions le projet le mois dernier. Allures élégantes et sourires jusqu'aux oreilles, ces deux entrepreneurs nous accueillent pour parler double-culture, identité internationale et enjeux de l'influence à l'heure des réseaux sociaux.

Nos lecteurs ne vous connaissent peut-être pas encore. Comment vous présenteriez-vous en quelques mots ?

FATOU : Moi c’est Fatou, j’ai 30 ans, je suis née à Paris et suis d’origine sénégalaise. J’ai fait un master de commerce international car j’ai toujours rêvé de voyager, et j’ai passé dix ans à l’étranger, notamment entre Singapour et Sydney.

BADARA : Je m’appelle Badara Ndiaye. Je suis directeur artistique, je réalise des contenus, films et courts métrages sur la mode et je fais également du conseil. Nous sommes ici avec vous aujourd’hui car nous avons à cœur de diffuser et promouvoir les talents d’Afrique, en particulier venant du Sénégal.

Fatou, tu as monté récemment ton propre projet, The Great Village. Peux-tu nous parler rapidement du projet et de sa genèse ?

FATOU : Il y a deux ans, je travaillais chez KPMG, j’avais un super poste et une super vie à Sydney. Mais ça ne me plaisait plus vraiment, et je trouvais que mes compétences n’étaient pas utilisées pour avoir un impact positif sur le monde, et cela me dérangeait de plus en plus. Alors il y a six mois, j’ai démissionné monter The Great Village avec Maud, mon associée. Notre ambition est de créer le monde de demain en donnant le pouvoir aux entrepreneurs qui portent des projets à impact positif au niveau social et environnemental. Nous avons lancé une plateforme qui connecte ces entrepreneurs avec des membres de notre communauté pour qu’ils échangent compétences, connexions et expertises. La spécificité ? Chacun donne avant de recevoir !

Vous êtes influenceurs sur les réseaux sociaux et de nombreuses personnes suivent vos projets avec intérêt, dont l’art et la culture occupent une part importante. Quel message souhaitez-vous adresser à votre communauté ?

BADARA : Être fier de là où on vient, et mettre en valeur ses racines et les utiliser comme une source d’inspiration. J’essaye de transmettre ce message à travers mon travail pour aider les gens à s’épanouir et prendre confiance en eux.

FATOU : J’ai trois messages clefs que j’essaye de faire passer. Le premier : « be yourself » ! Les gens ont selon moi tendance à se cacher et à trop suivre les normes, alors même qu’on ne sait même pas d’où elles viennent et pourquoi on les suit. Le deuxième : N’ayez pas peur, osez ! Si on rêve très grand, je crois qu’on pourra tous réussir ensemble. Le troisième, c’est de faire comprendre que la mode n’est pas superficielle, c’est un art qui peut aussi être un médium pour faire passer des messages. J’utilise la mode comme une force, un pouvoir magique que tout le monde pourrait utiliser pour exprimer sa personnalité et s’affirmer.

Fatou, peux-tu nous en dire un peu plus sur le pouvoir de la mode et sur l’aspect socio-culturel que tu lui attribues ?

FATOU : Je vais vous donner un exemple. Quand je suis arrivée dans la société de conseil pour laquelle je travaillais – il faut savoir que c’est un milieu qu’on peut visuellement trouver gris, triste ou ennuyeux –, je suis arrivée avec un tailleur jaune pour mon premier jour. Tout le monde m’a regardée comme si j’étais folle. Je pense qu’ils hésitaient entre « elle est folle, elle va se faire virer » et « quel courage, c’est trop beau ». Et je me suis rendue compte que plus je portais des tenues hors des normes et des cadres, plus les gens me prenaient aux sérieux en voyant que je m’assumais comme j’étais, ils comprenaient le message. C’est en cela que je vois la mode comme un pouvoir magique. Quand je pars de chez moi le matin et que je me trouve bien habillée, ça me met de bonne humeur, je me sens bien, c’est comme si je portais une cape magique.

Pensez-vous que votre notoriété se lie à une sorte de responsabilité dans le message que vous portez ? 

BADARA : Totalement. En gagnant de l’influence sur les réseaux sociaux, je suis devenu une sorte d’ambassadeur du Sénégal sans le vouloir, et cela implique de donner le bon exemple et inspirer les autres, des gens comme moi qui sont au Sénégal ou qui en sont partis et qui sont toujours à la recherche d’inspiration.

FATOU : On a une grosse responsabilité. Selon mois, il y a aujourd’hui trop de personnes qui utilisent leur influence sur les réseaux pour se faire offrir des vêtements ou des nuits d’hôtel. Je pense qu’au contraire, les influenceurs sont précisément ceux qui devraient faire tout leur possible poue changer le monde. Ce sont des personnes écoutées qui devraient utiliser leur notoriété pour mettre en avant des initiatives à impact positif comme des marques de mode durable, des hôtels utilisant des énergies renouvelables, des communautés dans le besoin et qu’on pourrait aider. Pour moi, être influenceur peut être un super pouvoir, à condition qu’il soit utilisé à bon escient !

Pour quelles raisons avez vous accepté d’être ambassadeurs de Panafrican Stories ? En quoi cela consiste-t-il ?

BADARA : Quand j’ai rencontré Iden (fondatrice de Panafrican Stories, NDLR) et qu’elle m’a parlé de son projet, je me suis rendu compte que j’étais déjà, à travers mon travail, en train d’endosser ce rôle d’ambassadeur de l’émancipation de l’Afrique et de sa diaspora et ça m’a parlé. Lorsqu’elle m’a proposé d’être ambassadeur, j’ai immédiatement accepté. L’union fait la force !

FATOU : Être ambassadeur consiste à porter un message, à montrer un autre visage de l’Afrique et de sa diaspora. Me concernant, le message qu’Iden a voulu me faire porter est celui de représenter la femme africaine moderne. J’ai 30 ans et je ne suis pas mariée, je n’ai pas les cheveux longs, ne suis pas femme au foyer… Je suis à l’opposée des normes culturelles africaines, et pourtant je peux quand même être africaine et représenter l’Afrique, et montrer que cette femme africaine moderne existe.

Pourquoi est-il important selon vous que des projets tels que Panafrican Stories existent ?

BADARA : Parce qu’on ne reçoit jamais assez d’éducation. Il faut continuer à s’instruire continuellement. Je pense que c’est très important d’avoir ce genre de projets pour sensibiliser les gens à de tels sujets de culture et de société, les inciter à aller chercher plus d’informations sur les cultures du monde qui sont aujourd’hui présentes partout.

Y a-t-il un aspect artistique ou culturel du Sénégal qui vous touche particulièrement ?

BADARA : l’idée de « communauté » au Sénégal. C’est quelque chose de très important pour moi et que j’ai toujours gardé avec moi quand je suis parti du pays. Quand je suis arrivé aux Etats-Unis, la culture était complètement différente, la vie de famille par exemple. Ça été un vrai défi de m’intégrer. J’ai appris à m’adapter et à ajuster mon mode de vie en conséquences, mais aussi à ne pas perdre de sens de la communauté car c’est ma culture et que ça fait partie de moi. J’ajuste souvent mon comportement en fonction des pays où je suis et des modes de vie des gens. La vie en communauté, c’est parfois aussi pouvoir être un caméléon : être apte à s’adapter aux cultures et traditions des endroits où l’on vit. La mode sénégalaise d’aujourd’hui avec Adama Paris a un côté moderne et unique et pourtant inspiré directement des cultures traditionnelles. Adama a ce côté multiculturel.

Fatou, tu es née en France d’une famille sénégalaise. Comment perçois-tu ta double culture, et comment la vis-tu ?

FATOU : Ça n’a jamais été facile d’avoir deux cultures. Je n’ai parlé français qu’à deux ans, ma sœur à trois – c’est drôle, maintenant elle est prof de français –, car on ne parlait que wolof à la maison. À la maison, il fallait être sénégalais, mais dehors, on voulait juste être comme les autres, être des enfants « normales ». On n’était jamais complètement sénégalaises ni complètement françaises. En grandissant et en commençant à voyager, je parlais français moins souvent, et donc mal, donc on ne me considérait pas Française ; et chez moi, je n’étais pas vraiment Sénégalaise, car je n’ai pas totalement assimilé la culture du pays et je n’y ai jamais vécu. Ça a finalement conduit à ce que je me crée un nouveau « personnage » qui me correspond, plus international. Aujourd’hui je m’estime « mixte » de toutes les cultures que j’ai connues, tous les pays dans lesquels j’ai vécu.

Votre artiste sénégalais préféré ?

BADARA : Omar Victor, un photographe incroyable.

FATOU : la styliste Adama Paris, qui a ce côté multiculturel et moderne que j’aime beaucoup, en ce qu’elle arrive à utiliser des tissus et tenues traditionnels et à les rendre actuels. J’en parlais la semaine dernière à ma mère en lui montrant une tenue de cette designeuse qu’une amie a acheté pour un mariage. Ma mère s’est exclamée : « mais c’est les tenues que tes grands-parents mettaient en pyjama ça ! » et c’est ce que j’aime, ce mélange de cultures.

Un mot pour demain ?

FATOU : Ce serait plus une devise qu’un mot pour moi : ne pas vivre dans le passé, mais l’utiliser pour construire son présent et son avenir.

BADARA : Je dirais simplement : Strength. La force ! On en a besoin.